Voyages
au Pays du Jazz

 

Marseille

 

Deuxième ville de France, capitale régionale à prétention méditerranéenne en souvenir du port des Sept Mers et de la Porte d’Orient…

 

Hôtesse du Jazz Club du Sud-est aux dizaines de concerts, de la revue Jazz-Hip et des épisodiques Relais-Jazz Club, Saint-James, Intérieur et Why-Note, actuellement protectrice du Pelle-Mêle, créé en 1979.

 

Que nenni, le club de jazz de la ville est un simple bistro, berceau du label informel « Jazz côte Sud », inspiré de la partition nord-américaine « East Coast-West Coast », engagé dans un combat à cinq programmations par semaine. L’histoire de ce bistro-jazz appartient à Walter Pimms.

Le piano Yamaha G2 E26 20458 nous livre une partie de sa mémoire dans ce lieu qui l’a vu naître et dans lequel il a commencé sa vie professionnelle. Percuté par McCoy Tyner, caressé par Kenny Barron, boosté par Siegfried Kusler, chanté par Michel Legrand, joué par de nombreux claviéristes comme JB Eisinger, René Barthélemy, Bobby Few, Maurice Wander, Bob Dorough, Les McCann, Herman Foster, il a aussi côtoyé batteurs, micros, percussionnistes, bassistes, guitaristes, architectes des arpèges du swing :Mesdames et messieurs ! A la batterie,  Andrew Cyrille, Jean-Pierre Arnaud, Kenny Clarke, Aldo Romano, Roy Haynes ; aux percussions, Trilok Gurtu et Mino Cinelu ; à la guitare, Bireli Lagrène, Babik Reinhardt Barney Kessel Jimmy Gourley ; les bassistes Ray Brown, Avery Sharpe, Ray Drummond, Roger Luccioni, Rémy Vignolo, Bernard Abeille… Très belle surface de scène pour accueillir ce band, cette big bande de musiciens, amis talentueux et pointures starfilantes, galactiques de la grande musique noire américaine. Eddy Louiss étrenna son « vol en avion au-dessus de l’Afrique » de cinquante minutes en compagnie de Paco Sery et Fréderic Sylvestre (batterie et guitare) ; Olivier Temime débuta avec son sax tenor vert-de-gris ; Daniel Humair perça une peau de caisse claire pour un effet harmonique ; Claude Nougaro imposa le Jazz Bop Quartet ; Randy Weston vint en solo, en duo puis en septet de 10 mai 1981 ; Roy Haynes, après avoir demandé sans succès « some coke » se mit au champagne et le maître des lieux fut baptisé « Jean Pelle Champagne » ;
Art Farmer son buggle et son quartet au piano tenu par Fred Hirsh échangea des repas du groupe contre un voyage retour Marseille-Aix ; Barney Wilen ayant joué deux sets de 50 minutes au saxophone soprano, s’excuse de ne pas en faire un troisième à cause d’une lèvre blessée ; Michel Petrucciani dans les bras d’Aldo Romano quitta d’ici la ville pour une carrière internationale ; Abdullah Ibrahim assis dans la salle devant un jus de fruit resta perplexe à l’écoute des chorus très pessimistes de Siegfried Kessler sur « Autumn in New York » ; I remember la blondeur de l’archange du violon Didier Lockwood sur impression de John Coltrane et sa composition de mouettes. Et ce blues d’après le blues de Marcus Miller au piano en rupture de guitare basse accompagné par Roger Luccioni à la contrebasse soutenu par le trompette cubain El Indio ; Nonchalamment Marcel Zanini, le ténor en bandoulière chante avec l’accent « la barque du Rêve ».

                                                    

Stop ! Chorus… les absents ont eu tort.

 

Le piano illustre l’âme du jazz, drogue dure de la musique du xxème siècle. Pour accueillir ce piano il a fallu un bistro jazz, le Pelle-Mêle et cela fait vingt cinq que cela dure.

                                                     - Jean Pelle

 

 

 

 

 

« Interviews »

François Postif peut prétendre au titre envié des « happy fews », ces quelques trop rares témoins du jazz et qui en sont la mémoire. Il a été l’interlocuteur privilégié de centaines de musiciens, des plus méconnus aux plus illustres. Ami de JB Eisinger, François l’avait autorisé à mettre en ligne quelques uns de ces témoignages d’une valeur inestimable.

 

 

Herbie Hancock

 

Depuis le premier Watermelon Man, en 1962, jusqu’au dernier disque enregistré cette année, votre style a totalement changé. Quand s’est opéré ce changement ?

Après avoir quitté Miles Davis en 1968, j’ai enregistré deux disques, « The Prisonner », pour Blue Note, et « Fat Albert Rotunda », pour Warner Bros. Entre ces deux albums, j’avais changé de personnel, et ma musique en avait été sensiblement modifiée. Puis j’ai fait trois autres disques pour Warner Bros et trois pour CBS – ce n’est qu’ partir de mon premier enregistrement CBS, « Sextant » que j’ai viré de cap. En fait, si vous m’avez bien suivi, il y a eu deux changements dans la direction de ma musique après Miles : l’un vers 1970 et l’autre vers 1973.

 

 

Quand êtes-vous passé à l’électronique ?

Ce n’est pas chez Miles, comme on le pense généralement. C’est vrai que j’y ai joué du piano électrique, mais seulement au cours de séances d’enregistrement.

Lorsque nous nous produisions sur scène, dans un club ou une salle de concert, j’utilisais toujours le piano qui se trouvait là. J’ai commencé à jouer du piano électrique dès que j’ai eu mon premier orchestre : j’en avais plus qu’assez de pianos désaccordés, j’en avais marre de jouer sur un piano différent chaque soir. Je désirais avoir mon propre instrument avec moi. Ce n’est que plus tard qu’on a commencé à ‘intéresser à la musique électronique – le son du piano électrique est complètement différent de celui du piano acoustique. Plus on va dans les instruments électronique, plus l’on obtient des sonorités nouvelles et intéressantes.

 

Dans une interview que vous avez donnée à Leonard Feather pour le Los Angeles Time, vous dites avoir changé les directions de votre musique en entendant un disque de Donald Byrd, « Black Byrd », et que vous vous êtes dit : «Si Donald Byrd peut faire un best seller, pourquoi pas moi ? »

Ce n’est pas exactement ce que j’ai voulu dire. Naturellement lorsqu’un disque marche, tout le monde a les yeux fixés sur Luiu. En fait la formation de Donald Byrd a été le premier orchestre professionnel dont j’ai fait partie ; je suis resté chez lui deux ans. C’est lui qui m’a fait sortir de ma ville natale, Chicago, pour me faire venir à New York, et je lui dois beaucoup. C’est pour moi un grand frère, et j’ai fait un  nombre impressionnant de disques avec lui pendant cette période.

 

Votre dernier disque, « Thrust », s’est vendu à 650.000 exemplaires aux Etats-Unis.
Est-ce que cela signifie quelque chose pour vous ?

(rires) Tout d’abord, j’ai eu un choc ! Moi qui venais des sentiers obscurs de jazz, je ne me serais jamais cru capable de vendre autant de disques. Mais je crois que c’est une bonne chose car çà permet à beaucoup de gens de se familiariser avec ma musique. Avant j’avais le public très réduit des amateurs de jazz, alors qu’aujourd’hui je suis certain d’avoir dépassé cette audience, car il y a loin d’avoir 650.000 amateurs de jazz aux Etats-Unis ! Je suis très heureux de pouvoir créer une musique qui intéresse autant de gens, mais j’avoue que çà me dépasse un peu. Je suis incapable de mettre une étiquette sur la musique que nous jouons, et je pense qu’elle contient un tas d’éléments disparates, mais qui s’accordent bien, en définitive.

 

Miles a eu trois pianistes qui se sont fait un nom chez lui : Keith Jarrett, Chick Corea et vous-même. Mais il me semble que ce que vous faites diffère totalement des deux autres.

J’en avais assez d’être constamment comparé à Chick Corea et à Weather Report, et j’ai décidé de créer une musique plus personnelle, sans aucun rapport avec celle des autres artistes de jazz. Mon passage chez Miles m’a ouvert les oreilles. C’était déjà mon musicien préféré, bien avant que je joue avec lui. Il m’a apporté deux choses : d’abord une certaine clarté dans mes conceptions musicales, mais surtout il m’a montré comment tirer plus de créativité des membres de l’orchestre. J’ai quitté Miles Davis au bon moment, à l’instant où j’étais suffisamment « transformé » moi-même pour me lancer dans d’autres directions.

 

Votre musique actuelle est surtout basée sur le rythme, parfois forcené, et l’utilisation de plusieurs percussionnistes ; elle est très génératrice de swing.

Oui, c’est du rythme noir afro-américain. C’est un peu ce que font James Brown et surtout Sly Stone.

 

Vous appartenez à la secte bouddhiste Nichiren ?

Bien sûr comme tous les membres de ma formation. Moi çà fait deux ans que je suis bouddhiste. Avant de connaître le bouddhisme, nous étions tous convertis à l’africanisme, mais cela n’avait aucun rapport avec la religion, c’était pour la « black revolution », et mon nom était alors Mwandishi (j’ai d’ailleurs enregistré un album avec ce titre). Vous savez j’ai toujours été un peu dans la « black revolution », mon père était d’origine très modeste, il a fait un tas de métier : contrôleur vétérinaire du gouvernement, chauffeur de taxi, puis dans les assurances et il a fini par avoir sa propre épicerie. Comme ma mère travaillait aussi, on arrivait à joindre aisément les deux bouts (j’ai un frère aîné et une sœur cadette). J’ai commencé à jouer du piano vers ma septième année, parce que j’en avais envie. Mon meilleur copain possédait un piano, et moi je ne voulais pas être en reste. Mais je n’ai connu le blues que vers ma  dix-huitième année, et portant Chicago est le pâys du blues ! Evidemment je ne pouvais pas faire autrement que d’entendre cette musique, parce qu’elle était partout dans l’air mais je n’avais pas le droit de m’y intéresser : à la fin des années quarante, la classe moyenne noire dont nous faisions partie avait une certaine attitude méprisante, une « respectabilité » bourgeoise, pour tout ce qui était associé à la musique noire. On prônait la musique classique et il était de bon temps de dénigrer le blues – les chose sont bien changé depuis ! Je me souviens que vers ma douzième année, je me suis intéressé à des groupes aux noms d’oiseaux, les « Pavens », les « Penguins », les « Parrots », mais c’était de la musique pour gosse, sans grand rapport avec le vrai blues des anciens temps, comme on peut en entendre même aujourd’hui à Chicago. La révélation pour moi dans le domaine du rhythm and blues, ce fut le tube de James Brown Papa’s Got Brand New Bag. Et puis j’ai entendu Sly Stone, que j’ai tout de suite adoré. Le morceau que je lui ai dédié dans mon disque « Headhunters » et qui s’appelle tout simplement Sly est basé sur la ligne de basse de son groupe. Je ressens formidablement la musique de Sly, qui m’est contemporaine, familière et dont on peut retrouver quelques éléments dans la mienne. Voilà comment je vois ma musique : parfois il n’y a pratiquement aucun rythme, aucune pulsation, et la mélodie se répand agréablement dans l’espace – et puis, soudainement, comme une trombe, un rythme africain martèle l’air, et l’on se croirait dans la jungle, c’est une musique très noire (black music) comme celle de Sly ou de James Brown.

 

De tous les disques que vous avez faits, quel est celui que vous préférez ?

Je ne sais pas très bien. Peut-être « Thrust » que j’ai enregistré en août dernier avec les mêmes musiciens que ceux que j’ai amenés dans ma tournée, et puis « Headhunters », et encore « Maiden Voyage » et « Empyrean Isles » qui ont presque dix ans maintenant – lorsque je joue le morceau Maiden Voyage aujourd’hui, j’utilise, comme vous avez pu vous en apercevoir, le piano acoustique. Mon prochain disque ? Au printemps 1975 – et si possible avec la même équipe.